Source : http://www.agitateur.org/article.php3?id_article=737 Le site www.fle.fr constitue, avec le site du Français Dans Le Monde, l’un des deux sites incontournables pour les professionnels du Français Langue Etrangère. A travers un échantillon d’offres d’emploi proposées sur ce site, nous jèterons un éclairage sur la situation de l’emploi en FLE. Les contrats des professeurs de FLE peuvent commencer à tout moment en raison de sessions de cours constamment renouvelées en France et d’années scolaires très différentes à l’étranger. Nos deux dates d’échantillons prises au hasard - le 7 novembre 2005 et le 28 février 2006 - n’offrent qu’un éclairage très partiel et forcément faussé de la diversité des offres proposées à l’année sur ce site. Elles suggèrent néanmoins une tendance. Le 7 novembre 2005, le site fle.fr proposait au total 37 stages, 2 postes d’assistanat et 18 emplois de professeurs ou de directeurs. L’Alliance de Samara, en Russie, offrait par exemple dix places de stagiaires, mais pas une seule de professeur. Trois écoles du Minnesota offraient même 23 postes de stagiaires sans offrir un seul poste de professeur ! Les Alliances françaises (AF) sont grandes consommatrices de stagiaires, elles essaient d’attirer cette main d’œuvre pléthorique qui paye pour effectuer souvent le même travail qu’un professeur. Lorsque le stagiaire n’est pas rémunéré, les AF proposent souvent des logements, mais de piètre qualité. Cependant, il est essentiel que l’étudiant fasse contre mauvaise fortune bon cœur et sache rester "très motivé", "flexible" ou "capable d’adaptation". Les écoles du Minnesota déjà mentionnées demandent au candidat stagiaire d’"expliquer la raison pour laquelle ce stage peut [les] aider dans [leur] carrière professionnelle" ; assez ironique sachant qu’un stage débouche souvent sur... un autre stage. "22 heures de cours pour 379 euros mensuels au Mexique" S’il est chanceux, le stagiaire trouvera un vrai poste de professeur titulaire, dans une Alliance française par exemple. Vrai poste ? Qu’on en juge par ces offres recueillies le 7 novembre : AF de Loja, Equateur, 25 heures par semaine sur deux lieux différents, 375 euros par mois. Voyage, loyer, couverture sociale, assurance non pris en charge. AF de Saltillo, Mexique : 22 heures de cours, 379 euros mensuels, billet, assurance et couverture sociale non prises en charge. Précisons qu’une heure de cours nécessite une à deux heures de travail préparatoire pour un professeur consciencieux. En France, les professeurs donnent un maximum de 20 heures de cours pour les certifiés, 17 heures pour les agrégés. La presse s’émeut lorsqu’une PME alsacienne propose à des ouvriers français d’aller travailler en Roumanie pour 110 euros par mois, pendant que l’AF paye ses professeurs français trois ou quatre cents euros aux quatre coins du monde. "Avion, couverture privée et assurance de rapatriement à la charge du professeur" Un professeur de FLE recruté par une AF devra payer son billet d’avion ; parfois, son visa. Il part avec le maximum autorisé de trente kilos de bagages et rachète sur place au besoin. A lui également de souscrire une couverture privée et une assurance rapatriement. Il ne paie souvent pas d’impôts sur le revenu dans le pays où il enseigne. En revanche, ne cotisant pas en France, il n’a droit ni aux Assedic lorsqu’il rentrera, ni à la retraite. Il peut adhérer à la caisse de retraite des français résidant à l’étranger, en échange d’un pourcentage de son salaire. Déductions faites de ces coûts fixes, et ramené au nombre d’heures de travail incluant la préparation, le salaire des professeurs de FLE à l’étranger apparaît scandaleusement dérisoire. Certains objecteront que gagner 200 à 250 euros, déduction faite des frais, satisferait bien des Equatoriens. Certes, mais n’exagérons rien. Les salaires versés aux professeurs de FLE à l’étranger sont corrects au regard des salaires locaux mais ils permettent tout juste de s’extraire de la précarité. Salaire trop juste pour des économies et un retours au pays Mais si l’on décide de travailler à l’étranger, pourquoi devrait-on gagner plus qu’un local ? L’argument est recevable. Mais alors, qu’est-ce qui justifie les salaires exorbitants des expatriés, en particulier les directeurs d’AF ? En outre, une formation et des compétences supérieures méritent un salaire supérieur. Les professeurs de FLE formés à l’université française et expérimentés ont de grandes chances d’être plus compétents qu’un ressortissant local n’ayant parfois aucune formation pédagogique, voire parlant et écrivant un français approximatif. Si l’on affirme qu’un salaire de 200 euros représente un salaire correct pour un Equatorien, c’est en rapportant ce salaire aux salaires précédents de cet homme, de sa famille, de ses compatriotes ; et au confort, aux possibilités de vie, à la perception du futur que ces salaires lui ont permis. Payer un Français 200 euros mensuels, c’est lui nier son passé, sa propre vision du confort, sa façon de concevoir la vie. Un Equatorien gagnant le SMIC en France peut arriver à économiser 100 euros par mois. Cela lui permettra de revenir au pays après cinq ans en disposant d’un pécule important en monnaie locale. Un français qui gagne 200 euros au Sri Lanka ne peut mettre 100 euros de côté s’il veut vivre décemment, même en dépit de la différence de coût de la vie. Et même s’il y arrivait, il reviendrait après cinq années très chiches en ayant juste de quoi s’acheter une voiture d’occasion ! Nivellement par le bas Les emplois de FLE à l’étranger sont des emplois au rabais et ressemblent à s’y méprendre à des stages. La confusion règne et certaines écoles en jouent cyniquement. En France même, la tendance est au nivellement par le bas. Les spécialistes de l’enseignement du français aux étrangers se répartissent grossièrement entre la fac, les écoles privées pour touristes argentés et les centres subventionnés offrant cours de langue et alphabétisation aux "nouveaux arrivants". La lutte est âpre et les salaires horaires sont tirés vers le bas tandis que l’enseignement plus social est laissé aux stagiaires et bénévoles. Si en principe chaque AF est autonome et possède la nationalité du pays où elle est créée, chaque Alliance du réseau doit être reconnue par l’AF de Paris, institut français privé d’enseignement supérieur. Plus intéressant, les directeurs de chaque Alliance sont rémunérés par le Ministère des Affaires Etrangères. Ils bénéficient de confortables salaires, parfois indécents s’ils sont expatriés. A cela s’ajoutent de multiples avantages en nature. Le Quai d’Orsay ferme les yeux Certaines de ces Alliances sont en partie financées par le Quai d’Orsay. La France se sert de ce réseau pour asseoir le rayonnement linguistique et culturel de la France à l’étranger. Cependant, elle ferme les yeux sur les très médiocres conditions de travail de ses professeurs expatriés. L’Etat français consacre seulement 1,2% de son budget au Quai d’Orsay qui saisit toutes les occasions de faire des économies. En mars 2005, Eric Orsenna exprimait publiquement sa colère en apprenant la volonté du gouvernement de supprimer les 150 Centres Culturels Français (CCF) à l’étranger, l’autre grand réseau de promotion de la langue et de la culture française. En supprimant le réseau jugé trop cher [1] des 150 CCF appelés dans certains pays Instituts français, le gouvernement cherche en réalité à supprimer des emplois de fonctionnaires. Pourtant, les CCF font la fierté de la France. Beaucoup plus présent dans le monde que les Instituts espagnols Cervantès ou les Instituts culturels italiens, ils sont plus proches des trois autres grands réseaux mondiaux, l’United States Information Agency, le Goethe Institut allemand et le British Council. Des sénateurs se sont pourtant émus de cette "rationalisation" des CCF. Dans le projet de loi de finance 2005 publié sur le site Internet du Sénat, on peut lire : "Ce qui est troublant, [c’est] qu’il n’est jamais question de fermer une ambassade endormie mais que des centres culturels disparaissent alors que peu sont ouverts [...] En asphyxiant ces Centres et Instituts progressivement avant de les déclarer moribonds et inutiles, on sacrifie un des leviers de la diplomatie culturelle de la France dont on continue de faire grand cas dans les discours, mais surtout dans les discours." [2] Candidat idéal : moins de trente ans, célibataire et peu exigeant Le 28 février 2006, les offres du site fle.fr se décomposaient en 18 postes de professeurs et 13 postes de stagiaires. S’y ajoutaient, outre des missions de quelques jours et des postes d’assistants universitaires ou exclusivement pour les certifiés de l’Education nationale : 3 offres de formateurs en alphabétisation une offre pour "des" formateurs en alphabétisation, sous réserve qu’ils aient déjà un employeur principal. "des" stages au Mexique et en Egypte sans que soit précisé leur nombre quarante postes de professeurs en Hongrie, "réservés au moins de vingt-sept ans" un institut de langues de Caracas recherchait encore "des professeurs entre 24 et 30 ans" une offre était réservée à un professeur chinois Ainsi, le candidat idéal aura moins de trente ans, sera célibataire, sans trop d’attaches familiales, peu exigeant au plan financier, prêt à loger dans un logement exigu, détenteur d’un petit capital lui permettant d’assumer tous les frais de son expatriation. En dépit de son jeune âge, il ne manquera ni de hautes qualifications universitaires, ni d’expérience. Beaucoup jettent l’éponge Que deviennent les professeurs qui ne correspondent pas à ce profil-type ? L’université forme chaque année des centaines de professeurs de FLE. Une fois effectués les premiers stages et un ou deux emplois au rabais, que leur reste-t-il comme opportunités d’emploi ? Beaucoup jettent rapidement l’éponge pour se reconvertir. Il est possible de compléter sa formation universitaire en FLE par des diplômes étrangers spécifiques comme le PGCE britannique par exemple, qui permet d’enseigner dans les écoles anglaises notamment. Il est facile de trouver du travail en Angleterre [3] , surtout dans les écoles difficiles. Mais, au final, le retour en France reste tout aussi difficile, voire impossible. Alors, quel futur pour l’emploi dans le FLE ? Un stagiaire fournit le même travail qu’un professeur titulaire. Rappelons-le aux écoles et autres structures d’enseignement du français. Rappelons-le à notre gouvernement. Rappelons-leur aussi que la situation des stagiaires doit être revalorisée et que la création d’un véritable statut de l’enseignant de FLE renforcerait une profession jeune et réduirait les nombreux abus. Génération Précaire a récemment canalisé une forte volonté populaire pour que les conditions de travail des stagiaires se rapprochent de celles des titulaires. Le secteur du FLE est en avance sur son temps. Stagiaires et professeurs sont dans une même réalité de l’emploi : le profil-type et leurs conditions de travail sont quasi identiques. Identiques dans leur précarité. [1] Le coût de ces 150 établissements n’équivaut pas, frais de personnel compris, au budget de l’Opéra de Paris ! [2] www.senat.fr/rap/a04-077-2/a04-077-27.html [3] L’éducation publique y souffre de tellement de maux que tous les moyens sont bons pour recruter des professeurs qui fuient très rapidement le métier ! |